Une succession de lacs glaciaires agrémentait un paysage essentiellement minéral
Après quatre participations à la 6000D, les sentiers du domaine de la Plagne n'avaient plus de secrets pour moi. Je délaissais donc cette année le glacier de Bellecôte et ses pentes semées de télésièges et autres remonte-pentes pour partir à la découverte du trail des Cerces. Ce nouveau trail, c'était la 3ème édition, avec ses 55 km et 2600m de dénivelé positif semblait, du moins sur le papier, présenter un niveau de difficulté assez semblable à celui de la 6000D; Cependant, il s'en différencie par un parcours situé essentiellement à plus de 2000m et deux difficultés majeures situées au 19ème km (col de la Ponsonnière 2613m) et au 40ème km (col du Chardonnet 2638m).
Les entraînements aux Buttes Chaumont ou dans le parc de St Cloud n'étant pas réputés pour leur capacité à nous donner des cuisses ou un taux d'hémoglobine de montagnard, Pascal et moi avions décidé d'arriver une semaine avant le départ de la course pour nous acclimater. Malheureusement, les randonnées effectuées dans le massif des Ecrins ou dans le parc du Queyras ont surtout mis en évidence nos carences physiques.
C'est donc peu confiants quant au déroulement du trail que le dimanche 1er Juillet nous avons rejoint 520 autres concurrents près de la piscine de Monetier les Bains. Le départ fut donné à 7h sous un ciel radieux qui nous promettait une chaude journée.
Nous remontâmes la vallée sur 10 km en direction du col du Lautaret sur un sentier situé en contrebas de la N91. Cette portion, légèrement ascendante, ne présentait guère de difficulté sauf pour quelques coureurs qui répugnèrent à mouiller leurs chaussures. En effet, on traverse la N91 par une conduite souterraine dans laquelle coule un torrent. Certains traileurs n'hésitèrent donc pas à retirer leurs chaussures. Pour l'un d'entre eux cette initiative fut malheureuse car il laissa tomber une de ses chaussures dans le torrent. Je garde l'image comique du malheureux, un sourire penaud aux lèvres, cherchant au milieu du torrent une chaussure voguant au gré d'un violent courant.
On accède rapidement au ravitaillement du 15ème km par une section très roulante de 5km située à flanc de montagne et qui offrait une vue magnifique de l'ensemble de la vallée. J'attendis Pascal quelques minutes, il manifestait déjà quelques signes de fatigue ou de démotivation et envisageait un possible abandon (il abandonnera définitivement au 35ème km). Le temps d'avaler une barre énergétique, je laissais Pascal à son triste sort et parti à l'assaut du col de la Ponsonnière. Une longue ascension étira un peu plus la colonne des rives du grand Lac jusqu'au pied du col. La partie terminale de l'ascension était si abrupte qu'une équipe du CAF avait installé une main courante pour sécuriser le passage. Cette première difficulté fut franchie facilement.
De l'autre côté du col des Rochilles, le sentier nous amenait aux chalets de Laval (km 32) par une longue descente très roulante. La végétation remplaçait peu à peu l'univers minéral et glaciaire. Malgré cela, le trajet fût assez pénible. L'énergie nerveuse laissée dans la traversée des névés, les accélérations fournies dans les parties plates et la succession de petites ascensions m'avaient insidieusement épuisé. Mes jambes étaient lourdes et j'avais l'impression que mon thorax était pris dans un étau.
L'objectif que je m'étais fixé ne pouvait plus être atteint. Des idées d'abandon s'installaient sournoisement dans mon esprit. Comment poursuivre sa route lorsqu'on est épuisé, démotivé et que se dresse devant vous le col du Chardonne avec ses 700 m de dénivelé? Laissant de côté l'aspect compétitif du trail, j'envisageais cette fin de course comme une reconnaissance pour la prochaine édition. Après 1h30 d'ascension ponctuée de nombreux arrêts dans la neige et sous un soleil de plomb, je franchissais le col au bord de l'asphyxie.
Dans le lointain, la barre des Ecrins et la Meije dominaient cette région de l'arc alpin. La longue descente vers Monetier les Bains débutait par quelques névés que je traversais de manière peu orthodoxe pour rejoindre un sentier caillouteux qui évoluait à flanc de montagne entre 2300 et 2100 m. Le sentier refusait obstinément de descendre dans la vallée, accroissant mon exaspération. Mes forces m'avaient abandonné, un poing de côté et des jambes de plomb m'empêchaient de courir même sur terrain plat. De nombreux coureurs ne cessaient de me dépasser me laissant envisager une place de bon dernier.
Le chemin se décida enfin à plonger vers Monetier les Bains que je pouvais apercevoir au fond de la vallée. Je dépassais mon premier coureur, un malheureux éclopé qui poussait de petits cris de douleur à chaque pas. Relativisant mes petits problèmes physiques, je lui adressais quelques mots d'encouragement et, animé subitement d'un sursaut d'énergie, je trottinais jusqu'à la ligne d'arrivée. J'affichai un visage serein de façade, histoire de faire bonne figure devant le public, et franchissais la ligne d'arrivée après 8h05 d'effort sous le regard de Pascal. Quelques minutes plus tard, après un bon repas et une bonne douche, j'avais oublié toutes mes souffrances et envisageais déjà une prochaine participation à ce trail qui m'avait ébloui par ses paysages et déconcerté par ses difficultés.
La portion suivante nous conduisait jusqu'au col des Rochilles. Cela aurait dû être une simple formalité; la neige en avait décidé autrement. De très nombreux névés subsistaient sur le trajet, ralentissant fortement la progression des traileurs des plaines. Mon expérience de l'alpinisme me sensibilisait aux conséquences dramatiques qu'auraient pu avoir une chute dans certains passages non protégés. J'étais paralysé par la crainte d'une glissade et avançais prudemment au risque de provoquer des embouteillages et l'agacement de coureurs plus agiles ou plus inconscients. Une succession de lacs glaciaires agrémentait un paysage essentiellement minéral où le peloton s'était définitivement disloqué. Jean Luc Morize |
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