Marathon DAN
Il est 8 heures ce matin du 6 avril 2003 et je vais m’élancer sur un marathon, celui de Paris, j’arrive pas à y croire, moi qui n’étais même pas foutu de faire un 400 m au bahut. Je me pince - merde ça fait mal - c’est donc arrivé.
Envers et contre tout et tous, je vais le faire et tant pis si ça fait mal. Métro ligne 1 - Y a que des coureurs dans les rames, ambiance et couleur surréalistes ! le sujet principal des conversations - vous imaginez ? Le temps qu’il va faire, le temps qu’on va faire, celui qu’on a fait, celui qu’on aurait fait, bref conjuguez moi tout cela, à tous les temps, et tou(te)s les modes et les personnes !
Place de l’étoile ou peu s’en faut - Le départ est donné, je démarre dans les derniers - enfin les huit mille derniers - Je veux dire que je vais bientôt partir, parce que la, ça fait quand même 15 minutes que le coup de feu a retentit et qu’on poireaute, mais bon, il paraît qu’on a l’habitude dans cette ville... Mythique et historique, sont les 2 adjectifs qui me viennent modestement à l’esprit, enfin je sais plus, je suis dans un mi-brouillard, mi-rêve et dans la foule bien réelle - ça parle toutes les langues autour de moi, je rajoute international à ma liste d’adjectifs. Les tenues des plus sobres aux plus extravagantes, les féroces, les enjoués, les déguisés, les bariolés, les harnachés, les bardés de la tête au pied, les qui naviguent aux instruments, les touristes, y sont tous venus, 35000 blaireaux qui vont courir 42 bornes pour le « plaisir », on croit rêver ! « Les chariots de feu » - Vangelis - je plane avant même d’avoir entamer ma dose d’endomorphine, ou je ne sais quoi de glyco-rebollo-lactique.
Descente des Champs Elysées : magiques, j’ai bien repéré les difficultés du parcours, sur la carte, la veille encore - ne pas partir trop vite, 6’ au kil comme disent les pro. Concorde, Rue de Rivoli très jolie, mais interminable, un toulousain des Arcades, au marathon de Paris, boudu con! Les cartes postales commencent à défiler au rythme de ma foulée, vision unique d’endroits ou le piéton ne met jamais le pied. Le spectacle est permanent, on ne s’ennuie pas, discussions, rires, exclamations, vannes, coup de fil !! oui oui, portable oblige et puis ça fait très tendance : « oh ma cheriiiie je t’appelle du cœur du peloton du marathon de Paris, c’est exquiiiiis !! » encouragements divers, applaudissements - j’économise chaque atome d’oxygène, je sais que j’en aurais besoin et de tous, et même si je pouvais en piquer quelques uns aux passants... 10 km, parfait ! 1 heure 02 mon plan de route est respecté a la virgule. Pipi partout c’est rigolo, à tous les coins de rue, de bancs, de place, de murs, d’arbres, m…il faut que j’y aille aussi, c’est malin de se moquer, tiens !!
Vincennes apparaît au coin du bois, je suis dans mon fief, je connais par cœur, je « sue » à domicile quoi ! Je me sens très bien, comme sur un nuage, incroyable, non seulement je vais y arriver, mais tranquille mimile. Au passage du semi, j’ai des admirateurs et photographes perso là ! C’est cool. Je lève les bras, on me photographie sous tous les angles, coutures, on m’encourage, ça fait plaisir, je passe en 2h09 sans savoir que 21 km plus loin, c’est déjà gagné la-bas, ailleurs, dans un autre monde, chez les extra-terrestres ou les dopés, peut-être. Mon record sur semi est 2h01 et je passe au semi du marathon en 2h09, allez comprendre quelque chose !! Les bords de Seine, un long souterrain sonore, étouffant, puant, les gens hurlent parce que ça fait caisse de résonance, j’ai mal aux oreilles. Moi qui adore la promiscuité ! On se croirait sur un quai de métro en pleine grève. Moment difficile, mais c’est le bout du tunnel, enfin provisoirement, mais je ne le sais pas encore. Un mec propose du vin, non mais c’est fou! 30° km, une douleur naissante dans les muscles des cuisses, j’y prête juste attention, mon temps est incroyable 3h03, je vais le faire en 4h15. Place de Barcelone, 32,5° km j’ai de plus en plus mal, ça m’inquiète, je me suis bien entraîné pourtant non ? J’ai un doute…J’ai de la famille qui m’attend là, chouette les voilà, ils m’aperçoivent, crient et m’encouragent !! Super ça fait du bien qu’ils soient là. Il fait 6°, je suis en short, je regrette de ne pas m’être mieux couvert, j’ai très mal maintenant, trop mal (?), pour la première fois je doute vraiment et si je n’y arrivais pas, s’il fallait arrêter, abandonner - au ravitaillement je m’arrête, la douleur est térébrante et permanente, je marche, je bois 2 bouteilles d’eau et j’en emporte une, je marche (c’est rigolo ! j’en dépasse qui courent !!), je trottine, je m’arrête, je repars, je souffre. J’entends dire que là, à gauche, c’est Roland Garros, je vois un mec au panneau du 40° qui sourit, arrêté et se fait photographier, frais comme un gardon ! je rêve, je ne suis plus tout à fait conscient….Je vois plus rien, j’ai trop mal, Benoît Z. a du arriver depuis la semaine dernière, non ? Ma moyenne a du s’effondrer, je suis au bout, j’ai atteint mes limites, sans doute pour la première fois. Je n’abandonnerais plus, je meurs, mais je finis - et je finis debout ! Je suis seul, il n’y a plus de son, j’ai trop froid, la douleur est sans appel, sans concession, je cours pourtant, pour ne pas mourir congelé. Tiens ! le bois de Boulogne a disparu, on est en ville, j’ai rien vu, pas perçu le passage de l’un à l‘autre, rien compris à cette fin de parcours. Parce que c’est la ligne là !! Incroyable ma famille a fait le déplacement !! C’était pas prévu, je les vois ou je rêve ? Je franchis la ligne comme dans un film, à l’extérieur de moi et au ralenti. On me tend une couverture, une médaille, les visages n’impressionnent plus ma rétine, mes gestes sont désordonnés.
Je pleure, j’ai mal, je l’ai vaincu. A quand les 100 bornes ? (non je déconne la !). Sur les photos, on voit ma silhouette vacillante, mais victorieuse (dans l’indifférence générale – faut-il rappeler un tel scandale !), sous le sacro-saint-emmerdeur de chrono qui affiche 4h38’47’’.